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Shinjitsu / La Vérité

Sorcières de mère en fille

真実 Shinjitsu, La Vérité (2019) / 是枝裕和 Hirokazu Koreeda

 

En situant l'action de son nouveau film dans le pays du cinéma, Hirokazu Koreeda s'essaye pour la première fois à l'expérience internationale . La proposition faisait peur sur le papier, risque d'un énième rapport faussé à une culture incomprise, à une langue non maîtrisée. Pourtant, La Vérité trouve un équilibre par la justesse des interprétations comme l'entretien des valeurs usuelles et chères à son cinéma. Mais l'approche de la France témoigne aussi des limites dans la construction d'un film dans le film sans grande personnalité.

Le constat d'un équilibre dans l'approche du pays étranger se lie probablement au rôle important joué par Léa Le Dimna, la traductrice qui accompagne le cinéaste dans ses venues en France depuis 2014. Le travail de Léa le Dimna fut salutaire dans le changement linguistique au scénario et au tournage1, d'autant plus que La Vérité se nourrit des difficultés de communication entre Fabienne (Catherine Deneuve) et sa fille Lumir (Juliette Binoche). La relation entre les deux femmes est en effet traversée par les mensonges, les mauvais souvenirs ou les tabous, et leur parole, de fait, irrigue le sens du secret, se perce d'hésitations et de sous-entendus.

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Le pari du cinéaste japonais se situe précisément dans la saisie de cette parole et le naturel dans les échanges entre les deux actrices. Catherine Deneuve, en particulier, amuse par sa capacité à jouer les langues de vipère à chaque réplique, si irritante et drôle à la fois. La première exclamation du film, « Ah c'est tiède ! », est ainsi adressée, non pas à la température du verre de thé, mais aux questions peu inspirantes du journaliste en train de l'interroger. La réplique signale aussi l'exigence du personnage et son éternel insatisfaction. Le bonheur, voire la jouissance de Koreeda, se ressent dans la manière qu'il a de filmer et faire jouer cette Catherine capricieuse, en particulier lorsqu'il place dans sa bouche les répliques les plus viles et mordantes.

 

Au final, la mère et la fille partagent beaucoup plus qu'elles ne l'avouent. Le personnage incarné par Juliette Binoche s'affirme tout d'abord comme le contrepied de la star, ne serait-ce que dans son apparence - on reconnaît là l'approche sociale de Koreeda et cette opposition ambigüe des classes aisées et moyennes dans Tel père, tel fils (2013). Mais la suite du récit, au-delà des nombreux reproches adressés par la fille à sa mère, aligne les marques familiales communes : une même (et mordante) méchanceté verbale, un amour pour le beau jeu d'acteur et les souvenirs de cinéma, une mémoire distordue, qui s'imagine de fausses anecdotes, et un plaisir commun à raconter des histoires de sorcières auprès de Charlotte (Clémentine Grenier), la petite dernière de la famille. Il s'agit de la partie la plus réussie du film de Koreeda : constater la réconciliation qui se joue à la fois dans le renforcement de ces caractéristiques communes comme dans l'éclatement des remords cachés, mais également dans cette transmission de leur univers chez la petite fille.

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Si le cinéaste réussit à transposer la justesse de ses observations humaine, caractérielle et familiale, il peine en revanche à convaincre sur l'approche plus métafictive proposée dans le scénario. Le personnage de Fabienne répète en effet pour un film de science-fiction dont l'héroïne, jeune femme astronaute, voit sa fille devenir grand-mère, alors qu'elle-même ne vieillit pas suite à ses nombreuses traversées spatiales. Le faux scénario joue évidemment du miroir tendu à la véritable relation mère-fille de La Vérité.

Pour ce film dans le film, Hirokazu Koreeda s'est appuyé sur une nouvelle écrite par l'auteur sino-américain Ken Liu2. Il est vrai que le style de ce écrivain, entre concept de science-fiction (le vieillissement impossible) et cruauté chargée d'émotions dans les conséquences de ce concept se révèle palpable. Cependant, la transposition même de cette histoire en tournage laisse constater un regard hésitant sur des choix de mise en scène ou de direction artistique. Ce film dans le film est en effet difficile à qualifier : les scènes qu'il met en place ne soulèvent ni l'émotion ni l'intérêt. Le personnage fictif du réalisateur ne convainc guère, ni même la jeune actrice (Manon Clavel) qui déclenche tant de souvenirs chez Fabienne et Lumir. En somme, le regard porté se révèle d'une grande neutralité, sans accent de nuance ou de distanciation critique. Le cinéaste japonais cherche peut-être à mettre en place sa « nuit américaine », puisque ce sont les effets en coulisses, plutôt que les qualités de ce film fictif, qui l'intéressent. Pour autant, l'application sobre qu'il adresse comme par politesse à l'égard du cinéma français fait regretter de plus ambitieuses propositions. Ceci d'autant plus que le projet de départ portait explicitement sur ce thème, initialement intitulé « Les Coulisses d'une actrice2 ».

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Autre constat qui fait regretter une plus grande audace de la part de Koreeda, les marques fortement contemporaines liées à ce faux tournage construisent une image française plutôt réaliste : le choix d'une mise en scène intime malgré le film de genre, le faux réalisateur diplômé de la Fémis, les commentaires sur la jeune actrice se devant d'hériter d'ancienne égéries... A cet arc déjà hésitant se superpose un autre bien plus maladroit, celui du mari « acteur raté », visage américain qui représente au final peu d'importance dans ce portrait aseptisé du monde cinématographique. La superposition des couches et des intentions que le récit tente tant bien que mal d'équilibrer constitue un ensemble bancal, une réunion précipitée des hommages (Truffaut, mais aussi Vertigo d'Hitchcock) et des débats dans la tendance actuelle.

 

Connaissant le regard acerbe que pose souvent Koreeda sur son propre pays, le portrait poli qu'il fait du cinéma (voire de la société) français(e) dans son dernier film déçoit quelque peu. Parce qu'il n'affirme pas de réelle position, le cinéaste projette sûrement là une image proche de celle que lui renvoient les festivals de cinéma, ou encore ses rencontres avec des personnalités du monde français. Mais au final, l'approche prudente amoindrit l'autre force du film, celle du portrait familial. Car les œuvres de Koreeda reposent justement sur cet équilibre entre la dureté des liens institutionnalisés et la difficulté pour ses personnages de s'affirmer en tant que personnalité dans cet espace alourdi par les codes et les règles, souvent consenties sous silence. Cette dynamique essentielle vient progressivement à manquer au fur et à mesure de La Vérité. Ce petit monde est en somme bien léger, un microcosme parisien, dépeint avec un peu de mordant, sans complaisance ni critique, tel qu'on l'a souvent vu représenté dans d'autres films français.

 

 

1. Voir ici le récent entretien que Léa le Dimna livre à l'Association des Traducteurs / Adaptateurs de l'Audiovisuel : https://beta.ataa.fr/blog/article/interview-de-lea-le-dimna

2. Voir le site personnel de Ken Liu : https://kenliu.name/

3. D'après une brochure de Sanspo disponible dans les cinémas japonais lors de la sortie du film en octobre 2019. Dans son premier scénario, « Les coulisses d'une actrice », écrit à partir de 2015, Hirokazu Koreeda avait déjà l'idée d'un trio avec Deneuve, sa fille Binoche et son mari américain Ethan Hawke. En outre, lors d'une conférence au Japon sur le thème de l'actrice, Juliette Binoche souffla au cinéaste de faire un film en rapport avec ce sujet.

 

Commentaires

  • Bonsoir Oriane, quand je te lis, je pense que le problème c'est de tourner dans une autre langue et dans un autre pays. On a vu ça avec Asghar Fahradi. Ses films tournés en Iran sont nettement meileurs que celui tourné en France et l'autre en Espagne. Ils sont imprégnés de leur pays, de leur culture et de leur langue. Bonne soirée.

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