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Littérature

  • Le Loup bleu

    LE LOUP BLEU. LE ROMAN DE GENGIS-KHAN (1990) – Yasushi Inoue

     

    Yasushi Inoue (1907-1991) est un auteur qui apparaît fréquemment dans les étagères de littérature japonaise, que ce soit en librairies ou en bibliothèques. Traduites en français depuis les années 1980, ses oeuvres participent à faire connaître l’histoire et la culture du pays sous une diversité de genres. Comme son titre l’indique, Le Loup bleu relate la vie de Gengis Khan, conquérant et fondateur de l’Empire mongol au cours des 12ème et 13ème siècles et figure essentielle des récits historiques du monde asiatique et oriental. Pour approcher ce personnage bien connu des Japonais·es, Inoue propose un récit dense, peuplé de détails et de contradictions, tentant de dessiner un portrait nuancé du chef de clan tout en appuyant la verve chevaleresque de son existence.

     

    le loup bleu,gengis khan,yasushi inoue,dominique palmé,kyoko sanoStructuré en trois parties chronologiques, Le Loup bleu suit d’abord l’enfance douloureuse de Temüjin, dont la famille est marginalisée et rejetée suite à la disparition de son père Yesügei. Le roman présente ainsi le futur chef à travers cette injustice que subit sa famille, et les tensions apparaissant à la suite de la mort du patriarche. Notamment, Temüjin ne s’entend pas avec les autres garçons de sa lignée et assiste aux colères soudaines de sa mère Hoëlun. Dans ce premier temps du récit, Inoue insiste sur les conséquences de ce décès comme sur un autre fait qui traumatise l’enfant : Temüjin apprend qu’il ne serait pas le fils de Yesügei mais d’un membre des Merkit, tribu ennemie qui avait kidnappé sa mère avant sa naissance. Pour surmonter ce fait, le garçon se construit sa propre histoire et finit par tout faire pour maintenir l’imposture, quitte à assassiner l’un de ses demi-frères pour le punir et ainsi assurer son pouvoir en tant que successeur légitime de Yesügei. Ces chapitres, aussi éprouvants soient-ils, sont très intéressants pour saisir la psychologie du garçon, puisque celui-ci, grandement impressionné par la légende du loup bleu et de la biche fauve, présumés ancêtres du peuple mongol, se fourvoie dans une quête identitaire. Le poids du récit mythologique explique en partie le désir naissant de conquête, puisqu’il s’agit de démontrer la puissance familiale et de faire connaître son propre nom.

     

    « Car il lui fallait devenir un loup, le plus vite possible. (…) Pas question de finir voleur ou avare. Pas question d’avoir des cheveux gris ou de se retrouver chauve. Pas question de ressembler en quoi que ce soit à ceux des autres tribus. Non, rien de tout cela : il lui fallait devenir un loup. Pour se prouver à lui-même qu’il était fils de Yesügeï, et qu’il continuait la lignée de Mongols. » (p.43)

     

    Le roman s’attarde ensuite sur l’ascension de Gengis Khan en tant que leader et sur ses premières batailles, avant de conclure sur l’expansion de son empire. Les chapitres de la seconde partie, où Temüjin devient adulte, découvre la réalité guerrière et commence à nouer des alliances, se révèlent moins captivants, notamment parce qu’ils reposent sur une foule de détails historiques et de descriptions de batailles parfois éprouvantes. Certes, Inoue ménage une certaine distance à l’écriture, mentionnant les récits de torture ou de viol de façon très factuelle, loin de céder à la glorification de la violence dans ses descriptions. C’est toutefois dans cette partie que la psychologie du guerrier apparaît la moins travaillée car elle est souvent chassée par l’énonciation de ses décisions et le récit de ses attaques et de ses rencontres. Même si la recherche d’une certaine objectivité peut se comprendre, un·e lecteur·rice contemporain·e souhaiterait voir apparaître un peu plus de commentaires critiques et recentrés sur le personnage. C’est au cours de cette seconde partie que Temüjin reçoit par ailleurs le titre de Gengis Khan, une appellation venue de l’un de ses conseillers et que le dirigeant juge d’abord ridicule.

     

    « Temüjin songea à l’immensité des hauts plateaux mongols, qu’ils parcouraient à cheval depuis des jours et des jours. Ils regorgeaient de riches pâturages encore inexploités. Et de prairies propices à l’installation d’un campement, de lacs et de rivières sur les berges desquels il ferait bon vivre. Pourquoi donc personne n’y avait-il jamais dressé sa tente ? » (p.57)

     

    Le dernier tiers du roman apporte le recul critique nécessaire à l’histoire de Gengis Khan. En effet, nombre d’émotions diverses viennent habiter le protagoniste tandis que les conquêtes se poursuivent : il découvre subitement l’amour en se prenant de passion pour la jeune Qulan, une prisonnière de guerre, éprouve autant de la haine qu’une tendre sympathie pour certains de ses adversaires, et connaît le deuil de sa mère, de son petit-fils et de son fils aîné. De plus, la tragédie familiale paraît se répéter : sa femme Borte, également kidnappée par les Merkit, donne ensuite naissance à un fils qu’il ne cessera de juger avec sévérité, y retrouvant comme un miroir toutes ses angoisses liées à la filiation. Toute cette partie, la plus romanesque, met à jour les contradictions permanentes du personnage et l’expression de sa psychologie troublée, sans manquer de décrire les stratégies modernes du conquérant - notamment un système de relai entre des guerriers à cheval qui permet à Gengis Khan de mieux transmettre ses ordres d’un territoire à un autre.

     

    « La réponse de Ye-liu Tch’ou-ts’ai était toujours la même : il fallait brûler constamment d’une intense curiosité à l’égard des civilisations les plus évoluées, à la manière d’un fer chauffé à blanc. Quant à savoir si la prééminence devait être accordée à la culture ou aux armes, cette question ne cessait d’opposer les deux hommes » (pp.207-208)

     

    Le développement du roman de Yasushi Inoue est aussi l’occasion de faire entendre des voix dissonantes, souvent violemment réprimées par Gengis Khan. L’intellectuel Ye-liu Tch’ou-ts’ai, ancien prisonnier qui devient son instructeur et conseiller, apporte un regard plus progressiste et réfléchi sur le monde, et laisse un jour entendre que les exploits de son supérieur n’ont conduit qu’au pillage et à la destruction des autres peuples. Cette affirmation provoque la colère de Yesügei, révélant toute la mégalomanie du personnage. Les états d’humeur et les traits psychologiques de l’homme de guerre apparaissent ainsi au gré des événements et des interactions, enrichissant petit à petit le portrait de cette figure historique tout en se gardant d’un jugement trop hâtif. Cette approche à l’écriture constitue à la fois la force et la faible du Loup bleu : elle offre une description sans cesse nuancée et souvent captivante de cette vie, mais ne parvient jamais à décrypter totalement l’énigme

     

    Yasushi Inoue, Le Loup bleu. Le Roman de Gengis-Khan, éditions Philippe Picquier, coll. « Picquier poche », traduit du japonais par Dominique Palmé et Kyoko Sato, 1994 [1990], 271 p.

  • L'anomalie

    L’ANOMALIE (2020) – Hervé Le Tellier

     

    On peut dire que L’Anomalie se lit vite. Car l’ouvrage, récompensé du prix Goncourt l’année du Covid-19, ne se présente guère comme une lecture anormale (dans le sens surprenant, échappant aux normes). Plus son auteur cherche à instituer un semblant de mystère à travers le choix de son titre et sa mise en abîme, plus le roman paraît de plus en plus attendu et superflu. La lecture, sans être déplaisante, témoigne bien des difficultés à élever le suspense à un niveau opaque dans le roman de genre français, lequel partage bien des points communs avec la cinématographie nationale de ce point de vue. En dépit d’une écriture éclatée entre plusieurs points de vue qui aurait pu diluer les explications et amener vers une ambiance véritablement fantastique, cette histoire d’avion dédoublé ne s’appuie au final que sur des poncifs et une accumulation un peu chargée de personnages souvent stéréotypés, parfois brossés en deux lignes.

     

    Songeons par exemple au musicien Slimboy, d’origine nigérienne, dont l’homosexualité est constamment ramenée à un niveau politique sans être traité sur le plan de l’histoire intime, de la trajectoire personnelle. Il en est de même avec Joanna, avocate noire engagée dans un cabinet féroce, dont le parcours et les réflexions auraient pu être plus explorés. L’écriture de Lucie m’a également paru sacrifiée, en dépit d’une présentation intéressante de sa personnalité. Au final, le rapport au cinéma qu’apporte ce personnage (elle est monteuse) ne sert que de prétexte à souligner des proximités médiumniques. En effet, L’Anomalie rappelle nombre de films de science-fiction, mais surtout de séries américaines, dans son mélange des genres et sa variété des personnages – j’ai beaucoup pensé à J.J. Abrams mais la série The Manifest présenterait apparemment de très nombreux points communs avec cette fiction. La proximité se limite toutefois à des normes structurelles et des citations nombreuses (de titres, de réalisateurs), puisque le style enlevé du roman n’engage pas à un imaginaire audiovisuel par ailleurs.

     

    Bien évidemment, il faut intégrer une scène de sexe bien hétéronormée pour émousser le lecteur, et en parallèle une scène d’assassinat et de découpage de corps bien chirurgicale ; jouer avec une inintéressante mise en abîme littéraire à travers un alter ego écrivain, Victor Miesel, qui se perd dans des miasmes existentiels (écrivain encore une fois, notons-le, blanc, hétérosexuel et parisien) ; mais encore accumuler les références culturelles en tout genre et forcer des parallèles lourds avec l’actualité présente. Tout, au final, doit se rapporter aux faits médiatiques les plus omniprésents dans notre quotidien des années 2020, à la manière d’une loupe grossissante. Du président américain grotesque, longtemps non nommé avant que ne soit délivré le nom de Trump (délai par ailleurs inutile, tant le modèle paraissait évident) aux références à la pandémie, en passant par la maladie du cancer, le capitalisme, et les révoltes sociales actuelles. Si l’on passe sur le traitement bien hâtif des luttes pour les minorités de genre ou les genres, il est en revanche difficile d’excuser le traitement fort maladroit et peu convenu du thème de l’agression sur une mineure. La jeune Sophia ne paraît exister dans ce processus du traitement du fait plutôt que de la situation, ses actions étant décrites avec une distance froide ramenant constamment le comportement de l’enfant à la violence de son père. Le « suspense » relatif à cette histoire est également malséant.

     

    Au final, la lecture aurait pu se révéler amusante si cette référentialité systématique à l’actualité et son traitement hâtif n’étaient pas aussi omniprésents à la lecture. La première partie du récit reste intrigante, à travers son allure de puzzle qui se complète petit à petit (le page turner reste efficace sans être révolutionnaire). Le personnage de Blake constitue aussi l’une des figures les plus étonnantes, parce qu’il présente une vraie réponse originale au problème du doppelgänger. Les scènes de débat scientifique sont également drôles et stimulantes à la lecture, nous plongeant réellement au cœur de l’absurdité de la situation. Mais il n’y a dans cette histoire d’avion qu’un survol hâtif des intrigues et des enjeux dramatiques.

     

    Hervé Le Tellier, L’Anomalie, éd. Gallimard, 2020, 336 p.

  • China Blues

    CHINA BLUES. VOYAGE AU PAYS DE L’HARMONIE PRÉCAIRE (2008) - Charles Reeve & Hsi Hsuan-wou

     

    China blues.jpgCoécrit à la suite de voyages en Chine et de rencontres avec ses habitant·es, ainsi qu’avec les populations immigrées à Paris, cet essai délivre un témoignage accessible et vivant sur l’état du pays asiatique à la fin des années 2000. Charles Reeve & Hsi Hsuan-wou (pseudonyme d’Hervé Dénès) sont allés à la rencontre de plusieurs personnes touchées au quotidien par les changements profonds de la politique menées en Chine, particulièrement sur le plan économique : d’un récit à un autre, ce sont les conséquences délétères et les contradictions gouvernementales qui se révèlent, mettant au jour les difficultés à faire coexister l’ancien monde ouvrier et l’héritage communiste avec l’injonction à une modernisation rapide et ouverte sur le monde.

     

    Notre intérêt pour l’Empire du milieu ne date pas d’aujourd’hui. Il remonte à l’époque où, pour beaucoup, ce pays figurait la construction d’un avenir radieux. Refusant d’être dupe de cette forme totalitaire d’arrachement à la société traditionnelle, nous préférions soutenir les révoltés qui ébranlaient déjà ce système et marquaient ses limites. Ce qui paraissait extrémiste à l’époque est aujourd’hui devenu une banalité pour les spécialistes de la question chinoise. La Chine du “socialisme de marché” est un des vecteurs de l’unification mondiale du capitalisme. L’émigration chinoise, conséquence de la précarisation des travailleurs chinois, est elle-même une composante de la “globalisation” de la main d’œuvre à l’échelle mondiale. (1)

     

    Dans cette visée, l’ouvrage se base sur une collection de témoignages plus ou moins remaniés, mais aussi sur des récits de voyage et des traductions d’articles issus de la presse chinoise et internationale, ainsi que de manifestes. Ce rassemblement, par courts chapitres, de plusieurs points de vue, permet de montrer les conséquences ravageuses de l’économie socialiste de marché (2). L’on retrouve ainsi les récits de personnes âgées et de travailleur·ses, de personnes militantes ou encore de jeunes riches. Ainsi, au début du livre, un long chapitre est dédié à la lutte d’un ancien ouvrier contre la destruction d’un immeuble ; celui-ci raconte les nombreuses actions réalisées pour défendre la place des habitants et dénonce la violence des autorités en place, peu intéressées par le relogement des expulsé·es. Intégrant peu de leurs questions dans ce chapitre, les deux auteurs cherchent avant tout à exposer une colère, ainsi qu’une parole, qui analysent et exposent tout à la fois les problèmes, la mésentente ou encore les regrets face au changement. Ce récit, et celui d’autres personnes touchées par la précarité (une chauffeuse de bus, un voleur, des intellectuels...) renvoient aussi à la montée en puissance des groupes religieux sectaires, analysés en fin d’ouvrage et qui rassemblent de nombreux·ses Chinois·es désillusionné·es.

     

    À de nombreuses reprises, les chapitres penchent clairement du côté des dissidents et du peuple, ce qui est non seulement visible dans le choix des interlocuteur·rices, mais aussi dans l’intégration de commentaires parfois un peu amers ou sceptiques de la part de Reeve et de Hsi. L’un des échanges les plus intéressants de ce point de vue est celui avec le jeune producteur de cinéma, qui défend l’industrialisation rapide de la métropole et l’intérêt de l’ouverture à l’international. Si sa parole est certes remise en question par Reeve et Hsi, elle a le mérite de donner un aperçu de la pensée des défenseurs de cette économie, ainsi que des espoirs, portés par un désir de reconnaissance de la Chine dans le monde, qui agitent ce personnage. À l’inverse, la rencontre avec les responsables de l’association Green Peace Chine, sensée être indépendante (mais considérée en douce comme une ONGOG, une « Organisation non gouvernementale organisée par le gouvernement »), témoigne d’une absence totale de communication et traduit une forme de censure latente, qui fait écho à la surveillance oppressive d’aujourd’hui.

     

    La forme éclatée et éparpillée de l’essai en constitue une lecture facile pour tout·e lecteur·rice intéressé·e par la Chine des années 2000 : elle offre des instantanés de la vie et de l’opinion de plusieurs personnes par une succession de chapitres brefs et à l’écriture fluide, enrichis en outre de plusieurs traductions. Toutefois, cette structure constitue aussi sa faiblesse puisqu’elle révèle une certaine hésitation quant à la direction à adopter face au sujet. Ainsi, lorsqu’on referme cet ouvrage, l’on se questionne sur l’intention principale de ses auteurs. China Blues se finit tout particulièrement sur le sujet de la diaspora chinoise en France, à travers le bouleversant témoignage d’une enseignante qui a accompagné des réfugié·es et assisté à des séparations tragiques entre les familles. Quelques autres chapitres donnent à penser la Chine depuis le point de vue de celles et ceux réfugiés dans l’Hexagone. De fait, l’essai paraît osciller entre l’analyse, par fragments, de la Chine du 21ème siècle, et une évocation plus sensible de l’immigration chinoise à Paris. Les liens entre les deux pays habitent certes le texte, mais il ne sont pas accompagnés par une réflexion plus approfondie sur les flux de migration, les conséquences d’un déplacement forcé, la rencontre avec une société occidentale, des thèmes qui auraient donné plus de force conclusive à l’ouvrage.

     

    Charles Reeve et Hsi Hsuan-wou, China Blues, éd. Verticales, 2008, 292 p.

     

    1. Extrait de l’introduction, présent sur le site de l’éditeur.

    2. Voir ces explications de la journaliste Sophie Kuno : « Le concept d'"économie socialiste de marché", dont les termes même révèlent le paradoxe, illustre une double réalité : d'une part, la permanence en Chine d'un système politique rigide, qui refuse toute concession vers la démocratisation et, d'autre part, la volonté de construire une économie compétitive et toujours plus libéralisée, en rupture totale avec les codes passés. ». « La construction de l'économie socialiste de marché », Le Monde, 21 janvier 2004 : https://www.lemonde.fr/economie/article/2004/01/21/la-construction-de-l-economie-socialiste-de-marche_349978_3234.html?srsltid=AfmBOoq1LJoIkoPLcq51n-v3HMm0PF_qjkNVemnsGeEaVYKNwBhDTysx

  • La douceur de nos champs de bataille

    D'outre-tombe

    La douceur de nos champs de bataille / Where Reasons End (2019, tr. Clément Baude) Yiyun LI

    Un millier d'années de bonnes prières (A Thousand Years of Good Prayers, 2007) Wayne WANG

    Avec ce très bel essai, la romancière d'origine chinoise initie un dialogue avec son fils récemment décédé. Berçant le volume, les échanges doux-amers construits au fil des chapitres taisent l'audace dans cette communication d'outre-tombe. Le pont imaginaire dressé par l'écrivaine n'est pas là pour trouver une justification au geste de l'adolescent, qui s'est suicidé, mais bien plus pour faire persister son existence, ou du moins l'existence de sa mémoire.

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