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  • L'anomalie

    L’ANOMALIE (2020) – Hervé Le Tellier

     

    On peut dire que L’Anomalie se lit vite. Car l’ouvrage, récompensé du prix Goncourt l’année du Covid-19, ne se présente guère comme une lecture anormale (dans le sens surprenant, échappant aux normes). Plus son auteur cherche à instituer un semblant de mystère à travers le choix de son titre et sa mise en abîme, plus le roman paraît de plus en plus attendu et superflu. La lecture, sans être déplaisante, témoigne bien des difficultés à élever le suspense à un niveau opaque dans le roman de genre français, lequel partage bien des points communs avec la cinématographie nationale de ce point de vue. En dépit d’une écriture éclatée entre plusieurs points de vue qui aurait pu diluer les explications et amener vers une ambiance véritablement fantastique, cette histoire d’avion dédoublé ne s’appuie au final que sur des poncifs et une accumulation un peu chargée de personnages souvent stéréotypés, parfois brossés en deux lignes.

     

    Songeons par exemple au musicien Slimboy, d’origine nigérienne, dont l’homosexualité est constamment ramenée à un niveau politique sans être traité sur le plan de l’histoire intime, de la trajectoire personnelle. Il en est de même avec Joanna, avocate noire engagée dans un cabinet féroce, dont le parcours et les réflexions auraient pu être plus explorés. L’écriture de Lucie m’a également paru sacrifiée, en dépit d’une présentation intéressante de sa personnalité. Au final, le rapport au cinéma qu’apporte ce personnage (elle est monteuse) ne sert que de prétexte à souligner des proximités médiumniques. En effet, L’Anomalie rappelle nombre de films de science-fiction, mais surtout de séries américaines, dans son mélange des genres et sa variété des personnages – j’ai beaucoup pensé à J.J. Abrams mais la série The Manifest présenterait apparemment de très nombreux points communs avec cette fiction. La proximité se limite toutefois à des normes structurelles et des citations nombreuses (de titres, de réalisateurs), puisque le style enlevé du roman n’engage pas à un imaginaire audiovisuel par ailleurs.

     

    Bien évidemment, il faut intégrer une scène de sexe bien hétéronormée pour émousser le lecteur, et en parallèle une scène d’assassinat et de découpage de corps bien chirurgicale ; jouer avec une inintéressante mise en abîme littéraire à travers un alter ego écrivain, Victor Miesel, qui se perd dans des miasmes existentiels (écrivain encore une fois, notons-le, blanc, hétérosexuel et parisien) ; mais encore accumuler les références culturelles en tout genre et forcer des parallèles lourds avec l’actualité présente. Tout, au final, doit se rapporter aux faits médiatiques les plus omniprésents dans notre quotidien des années 2020, à la manière d’une loupe grossissante. Du président américain grotesque, longtemps non nommé avant que ne soit délivré le nom de Trump (délai par ailleurs inutile, tant le modèle paraissait évident) aux références à la pandémie, en passant par la maladie du cancer, le capitalisme, et les révoltes sociales actuelles. Si l’on passe sur le traitement bien hâtif des luttes pour les minorités de genre ou les genres, il est en revanche difficile d’excuser le traitement fort maladroit et peu convenu du thème de l’agression sur une mineure. La jeune Sophia ne paraît exister dans ce processus du traitement du fait plutôt que de la situation, ses actions étant décrites avec une distance froide ramenant constamment le comportement de l’enfant à la violence de son père. Le « suspense » relatif à cette histoire est également malséant.

     

    Au final, la lecture aurait pu se révéler amusante si cette référentialité systématique à l’actualité et son traitement hâtif n’étaient pas aussi omniprésents à la lecture. La première partie du récit reste intrigante, à travers son allure de puzzle qui se complète petit à petit (le page turner reste efficace sans être révolutionnaire). Le personnage de Blake constitue aussi l’une des figures les plus étonnantes, parce qu’il présente une vraie réponse originale au problème du doppelgänger. Les scènes de débat scientifique sont également drôles et stimulantes à la lecture, nous plongeant réellement au cœur de l’absurdité de la situation. Mais il n’y a dans cette histoire d’avion qu’un survol hâtif des intrigues et des enjeux dramatiques.

     

    Hervé Le Tellier, L’Anomalie, éd. Gallimard, 2020, 336 p.

  • China Blues

    CHINA BLUES. VOYAGE AU PAYS DE L’HARMONIE PRÉCAIRE (2008) - Charles Reeve & Hsi Hsuan-wou

     

    China blues.jpgCoécrit à la suite de voyages en Chine et de rencontres avec ses habitant·es, ainsi qu’avec les populations immigrées à Paris, cet essai délivre un témoignage accessible et vivant sur l’état du pays asiatique à la fin des années 2000. Charles Reeve & Hsi Hsuan-wou (pseudonyme d’Hervé Dénès) sont allés à la rencontre de plusieurs personnes touchées au quotidien par les changements profonds de la politique menées en Chine, particulièrement sur le plan économique : d’un récit à un autre, ce sont les conséquences délétères et les contradictions gouvernementales qui se révèlent, mettant au jour les difficultés à faire coexister l’ancien monde ouvrier et l’héritage communiste avec l’injonction à une modernisation rapide et ouverte sur le monde.

     

    Notre intérêt pour l’Empire du milieu ne date pas d’aujourd’hui. Il remonte à l’époque où, pour beaucoup, ce pays figurait la construction d’un avenir radieux. Refusant d’être dupe de cette forme totalitaire d’arrachement à la société traditionnelle, nous préférions soutenir les révoltés qui ébranlaient déjà ce système et marquaient ses limites. Ce qui paraissait extrémiste à l’époque est aujourd’hui devenu une banalité pour les spécialistes de la question chinoise. La Chine du “socialisme de marché” est un des vecteurs de l’unification mondiale du capitalisme. L’émigration chinoise, conséquence de la précarisation des travailleurs chinois, est elle-même une composante de la “globalisation” de la main d’œuvre à l’échelle mondiale. (1)

     

    Dans cette visée, l’ouvrage se base sur une collection de témoignages plus ou moins remaniés, mais aussi sur des récits de voyage et des traductions d’articles issus de la presse chinoise et internationale, ainsi que de manifestes. Ce rassemblement, par courts chapitres, de plusieurs points de vue, permet de montrer les conséquences ravageuses de l’économie socialiste de marché (2). L’on retrouve ainsi les récits de personnes âgées et de travailleur·ses, de personnes militantes ou encore de jeunes riches. Ainsi, au début du livre, un long chapitre est dédié à la lutte d’un ancien ouvrier contre la destruction d’un immeuble ; celui-ci raconte les nombreuses actions réalisées pour défendre la place des habitants et dénonce la violence des autorités en place, peu intéressées par le relogement des expulsé·es. Intégrant peu de leurs questions dans ce chapitre, les deux auteurs cherchent avant tout à exposer une colère, ainsi qu’une parole, qui analysent et exposent tout à la fois les problèmes, la mésentente ou encore les regrets face au changement. Ce récit, et celui d’autres personnes touchées par la précarité (une chauffeuse de bus, un voleur, des intellectuels...) renvoient aussi à la montée en puissance des groupes religieux sectaires, analysés en fin d’ouvrage et qui rassemblent de nombreux·ses Chinois·es désillusionné·es.

     

    À de nombreuses reprises, les chapitres penchent clairement du côté des dissidents et du peuple, ce qui est non seulement visible dans le choix des interlocuteur·rices, mais aussi dans l’intégration de commentaires parfois un peu amers ou sceptiques de la part de Reeve et de Hsi. L’un des échanges les plus intéressants de ce point de vue est celui avec le jeune producteur de cinéma, qui défend l’industrialisation rapide de la métropole et l’intérêt de l’ouverture à l’international. Si sa parole est certes remise en question par Reeve et Hsi, elle a le mérite de donner un aperçu de la pensée des défenseurs de cette économie, ainsi que des espoirs, portés par un désir de reconnaissance de la Chine dans le monde, qui agitent ce personnage. À l’inverse, la rencontre avec les responsables de l’association Green Peace Chine, sensée être indépendante (mais considérée en douce comme une ONGOG, une « Organisation non gouvernementale organisée par le gouvernement »), témoigne d’une absence totale de communication et traduit une forme de censure latente, qui fait écho à la surveillance oppressive d’aujourd’hui.

     

    La forme éclatée et éparpillée de l’essai en constitue une lecture facile pour tout·e lecteur·rice intéressé·e par la Chine des années 2000 : elle offre des instantanés de la vie et de l’opinion de plusieurs personnes par une succession de chapitres brefs et à l’écriture fluide, enrichis en outre de plusieurs traductions. Toutefois, cette structure constitue aussi sa faiblesse puisqu’elle révèle une certaine hésitation quant à la direction à adopter face au sujet. Ainsi, lorsqu’on referme cet ouvrage, l’on se questionne sur l’intention principale de ses auteurs. China Blues se finit tout particulièrement sur le sujet de la diaspora chinoise en France, à travers le bouleversant témoignage d’une enseignante qui a accompagné des réfugié·es et assisté à des séparations tragiques entre les familles. Quelques autres chapitres donnent à penser la Chine depuis le point de vue de celles et ceux réfugiés dans l’Hexagone. De fait, l’essai paraît osciller entre l’analyse, par fragments, de la Chine du 21ème siècle, et une évocation plus sensible de l’immigration chinoise à Paris. Les liens entre les deux pays habitent certes le texte, mais il ne sont pas accompagnés par une réflexion plus approfondie sur les flux de migration, les conséquences d’un déplacement forcé, la rencontre avec une société occidentale, des thèmes qui auraient donné plus de force conclusive à l’ouvrage.

     

    Charles Reeve et Hsi Hsuan-wou, China Blues, éd. Verticales, 2008, 292 p.

     

    1. Extrait de l’introduction, présent sur le site de l’éditeur.

    2. Voir ces explications de la journaliste Sophie Kuno : « Le concept d'"économie socialiste de marché", dont les termes même révèlent le paradoxe, illustre une double réalité : d'une part, la permanence en Chine d'un système politique rigide, qui refuse toute concession vers la démocratisation et, d'autre part, la volonté de construire une économie compétitive et toujours plus libéralisée, en rupture totale avec les codes passés. ». « La construction de l'économie socialiste de marché », Le Monde, 21 janvier 2004 : https://www.lemonde.fr/economie/article/2004/01/21/la-construction-de-l-economie-socialiste-de-marche_349978_3234.html?srsltid=AfmBOoq1LJoIkoPLcq51n-v3HMm0PF_qjkNVemnsGeEaVYKNwBhDTysx

  • Cloud

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