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China Blues
CHINA BLUES. VOYAGE AU PAYS DE L’HARMONIE PRÉCAIRE (2008) - Charles Reeve & Hsi Hsuan-wou
Coécrit à la suite de voyages en Chine et de rencontres avec ses habitant·es, ainsi qu’avec les populations immigrées à Paris, cet essai délivre un témoignage accessible et vivant sur l’état du pays asiatique à la fin des années 2000. Charles Reeve & Hsi Hsuan-wou (pseudonyme d’Hervé Dénès) sont allés à la rencontre de plusieurs personnes touchées au quotidien par les changements profonds de la politique menées en Chine, particulièrement sur le plan économique : d’un récit à un autre, ce sont les conséquences délétères et les contradictions gouvernementales qui se révèlent, mettant au jour les difficultés à faire coexister l’ancien monde ouvrier et l’héritage communiste avec l’injonction à une modernisation rapide et ouverte sur le monde.
Notre intérêt pour l’Empire du milieu ne date pas d’aujourd’hui. Il remonte à l’époque où, pour beaucoup, ce pays figurait la construction d’un avenir radieux. Refusant d’être dupe de cette forme totalitaire d’arrachement à la société traditionnelle, nous préférions soutenir les révoltés qui ébranlaient déjà ce système et marquaient ses limites. Ce qui paraissait extrémiste à l’époque est aujourd’hui devenu une banalité pour les spécialistes de la question chinoise. La Chine du “socialisme de marché” est un des vecteurs de l’unification mondiale du capitalisme. L’émigration chinoise, conséquence de la précarisation des travailleurs chinois, est elle-même une composante de la “globalisation” de la main d’œuvre à l’échelle mondiale. (1)
Dans cette visée, l’ouvrage se base sur une collection de témoignages plus ou moins remaniés, mais aussi sur des récits de voyage et des traductions d’articles issus de la presse chinoise et internationale, ainsi que de manifestes. Ce rassemblement, par courts chapitres, de plusieurs points de vue, permet de montrer les conséquences ravageuses de l’économie socialiste de marché (2). L’on retrouve ainsi les récits de personnes âgées et de travailleur·ses, de personnes militantes ou encore de jeunes riches. Ainsi, au début du livre, un long chapitre est dédié à la lutte d’un ancien ouvrier contre la destruction d’un immeuble ; celui-ci raconte les nombreuses actions réalisées pour défendre la place des habitants et dénonce la violence des autorités en place, peu intéressées par le relogement des expulsé·es. Intégrant peu de leurs questions dans ce chapitre, les deux auteurs cherchent avant tout à exposer une colère, ainsi qu’une parole, qui analysent et exposent tout à la fois les problèmes, la mésentente ou encore les regrets face au changement. Ce récit, et celui d’autres personnes touchées par la précarité (une chauffeuse de bus, un voleur, des intellectuels...) renvoient aussi à la montée en puissance des groupes religieux sectaires, analysés en fin d’ouvrage et qui rassemblent de nombreux·ses Chinois·es désillusionné·es.
À de nombreuses reprises, les chapitres penchent clairement du côté des dissidents et du peuple, ce qui est non seulement visible dans le choix des interlocuteur·rices, mais aussi dans l’intégration de commentaires parfois un peu amers ou sceptiques de la part de Reeve et de Hsi. L’un des échanges les plus intéressants de ce point de vue est celui avec le jeune producteur de cinéma, qui défend l’industrialisation rapide de la métropole et l’intérêt de l’ouverture à l’international. Si sa parole est certes remise en question par Reeve et Hsi, elle a le mérite de donner un aperçu de la pensée des défenseurs de cette économie, ainsi que des espoirs, portés par un désir de reconnaissance de la Chine dans le monde, qui agitent ce personnage. À l’inverse, la rencontre avec les responsables de l’association Green Peace Chine, sensée être indépendante (mais considérée en douce comme une ONGOG, une « Organisation non gouvernementale organisée par le gouvernement »), témoigne d’une absence totale de communication et traduit une forme de censure latente, qui fait écho à la surveillance oppressive d’aujourd’hui.
La forme éclatée et éparpillée de l’essai en constitue une lecture facile pour tout·e lecteur·rice intéressé·e par la Chine des années 2000 : elle offre des instantanés de la vie et de l’opinion de plusieurs personnes par une succession de chapitres brefs et à l’écriture fluide, enrichis en outre de plusieurs traductions. Toutefois, cette structure constitue aussi sa faiblesse puisqu’elle révèle une certaine hésitation quant à la direction à adopter face au sujet. Ainsi, lorsqu’on referme cet ouvrage, l’on se questionne sur l’intention principale de ses auteurs. China Blues se finit tout particulièrement sur le sujet de la diaspora chinoise en France, à travers le bouleversant témoignage d’une enseignante qui a accompagné des réfugié·es et assisté à des séparations tragiques entre les familles. Quelques autres chapitres donnent à penser la Chine depuis le point de vue de celles et ceux réfugiés dans l’Hexagone. De fait, l’essai paraît osciller entre l’analyse, par fragments, de la Chine du 21ème siècle, et une évocation plus sensible de l’immigration chinoise à Paris. Les liens entre les deux pays habitent certes le texte, mais il ne sont pas accompagnés par une réflexion plus approfondie sur les flux de migration, les conséquences d’un déplacement forcé, la rencontre avec une société occidentale, des thèmes qui auraient donné plus de force conclusive à l’ouvrage.
Charles Reeve et Hsi Hsuan-wou, China Blues, éd. Verticales, 2008, 292 p.
1. Extrait de l’introduction, présent sur le site de l’éditeur.
2. Voir ces explications de la journaliste Sophie Kuno : « Le concept d'"économie socialiste de marché", dont les termes même révèlent le paradoxe, illustre une double réalité : d'une part, la permanence en Chine d'un système politique rigide, qui refuse toute concession vers la démocratisation et, d'autre part, la volonté de construire une économie compétitive et toujours plus libéralisée, en rupture totale avec les codes passés. ». « La construction de l'économie socialiste de marché », Le Monde, 21 janvier 2004 : https://www.lemonde.fr/economie/article/2004/01/21/la-construction-de-l-economie-socialiste-de-marche_349978_3234.html?srsltid=AfmBOoq1LJoIkoPLcq51n-v3HMm0PF_qjkNVemnsGeEaVYKNwBhDTysx